Ludwig Wittgenstein

Ludwig Josef Johann Wittgenstein (Vienne, Autriche-Hongrie, 26 avril 1889 — Cambridge, Royaume-Uni, 29 avril 1951) est un philosophe autrichien, puis britannique, qui apporta des contributions décisives en logique, dans la théorie des fondements des mathématiques et en philosophie du langage. Il ne publia de son vivant qu’une œuvre majeure : le Tractatus logico-philosophicus, paru en 1921, alors qu’il étudiait à Cambridge. Dans cette œuvre influencée à la fois par la lecture de Schopenhauer et de Kierkegaard, et par Frege, Moore et Russell, Wittgenstein montrait les limites du langage et de la faculté de connaître de l’homme. Il pensa alors avoir apporté une solution à tous les problèmes philosophiques auxquels il était envisageable de répondre ; il quitta l’Angleterre et se détourna de la philosophie jusqu’en 1929. À cette date, il revint à Cambridge et critiqua les principes de son premier traité. Il développa alors une nouvelle méthode philosophique et proposa une nouvelle manière d’appréhender le langage, développée dans sa seconde grande œuvre, Investigations philosophiques, publiée, comme nombre de ses travaux, à titre posthume.

Son œuvre a eu, et conserve, une influence majeure sur le courant de la philosophie analytique. Dans un premier temps, le Tractatus a influencé son ancien professeur Bertrand Russell, mais surtout les néopositivistes du Cercle de Vienne, même si Wittgenstein considérait que ceux-ci commettaient de graves contresens sur la signification de sa pensée. Les deux « époques » de sa pensée ont profondément marqué nombre de ses élèves et d’autres philosophes. Parmi les « wittgensteiniens », on compte Gilbert Ryle, Friedrich Waismann, Norman Malcolm, G.E.M. Anscombe, Rush Rhees, et Peter Geach ; et, plus récemment, son influence est sensible chez Saul Kripke, D.Z. Phillips, Stanley Cavell, James Conant ou Ian Hacking ; ainsi qu’en France chez Gilles-Gaston Granger, Jacques Bouveresse, Vincent Descombes, Christiane Chauviré, Sandra Laugier, Jocelyn Benoist ou Bernard Aspe.

BIOGRAPHIE

Ludwig Wittgenstein est né à Vienne. Ses grands-parents paternels, d’origine juive et venus de Saxe (Allemagne), s’étaient installés en Autriche-Hongrie, après s’être convertis au protestantisme. C’est là que le père de Ludwig, Karl Wittgenstein, fit fortune dans l’industrie sidérurgique.

Karl Wittgenstein, le père de Ludwig

Sa mère, Leopoldine Kalmus, était de confession catholique. Ludwig fut baptisé dans une église catholique et il voulut pour sa mort un enterrement catholique, bien qu’il ne fût ni croyant ni pratiquant dans sa seconde période.

Ludwig, le plus jeune de huit enfants, grandit dans un milieu d’une haute tenue intellectuelle, créatif et cultivé. Son père, comme sa mère, étaient musiciens. Ses trois sœurs, Gretl, Hermine, et Hélène, et ses quatre frères possédaient tous des dons artistiques et intellectuels.

Ludwig, en bas a droite, en compagnie de ses sœurs et de son frère Paul.

Le père, protecteur des arts, recevait nombre d’artistes remarquables, en particulier des musiciens, tels Johannes Brahms ou Gustav Mahler. Paul Wittgenstein, l’un des frères de Ludwig, mena une carrière de pianiste virtuose, notamment après la perte de son bras droit pendant la Première Guerre mondiale. C’est pour Paul Wittgenstein que Ravel composa le Concerto pour la main gauche. Sergueï Prokofiev, Paul Hindemith, Benjamin Britten et Richard Strauss composèrent également pour lui. Ludwig lui-même, doué, mais sans talent exceptionnel d’interprète (il était clarinettiste), avait une mémoire musicale étonnante, et la dévotion quasi mystique qu’il porta toute sa vie à la musique, notamment à celle de Franz Schubert, est l’un des éléments essentiels qui permettent de mieux saisir sa personnalité vibrante et son exigeante pensée. Il aimait à se référer à des exemples musicaux, tant dans la conversation que dans ses écrits. Le dessin, la peinture, la sculpture l’intéressèrent. Il n’est pas indifférent de noter que Gustav Klimt fit un portrait de sa sœur Gretl. Par ailleurs, la sévérité du regard sur les autres, l’exigence intellectuelle et éthique constante, dans la famille Wittgenstein, avait pour pendant un regard sans pitié, ni concession sur soi, une horreur profonde de l’approximation et de la médiocrité. La dépression et le suicide entourèrent fidèlement Ludwig ; trois de ses frères se suicidèrent. Paul, seul, curieusement, aîné de deux ans de Ludwig, mourut de mort naturelle, en mars 1961, dans le village de Manhasset, près de New York.

Le Salon rouge du Palais Wittgenstein en 1910, résidence principale de la famille Wittgenstein à Vienne.

Jusqu’en 1903 Ludwig fut scolarisé à domicile, puis il étudia trois ans à la Realschule à Linz, une école orientée vers les disciplines techniques. Il y fut scolarisé en même temps qu’Adolf Hitler et on peut les voir tous les deux sur une photo de classe. Kimberly Cornish, dans son ouvrage Le Juif de Linz tente de démontrer que non seulement les jeunes Wittgenstein et Hitler se connaissaient mais qu’ils se détestaient également. Il prétend également que Wittgenstein était le Juif auquel Hitler fait référence dans Mein Kampf dans le passage concernant sa scolarité à Linz et que bien des éléments des écrits antisémites d’Hitler sont des projections du jeune Wittgenstein sur tout le peuple juif. La plupart des biographes de Wittgenstein considèrent néanmoins que les preuves utilisées par Cornish sont particulièrement maigres et reposent sur des associations circonstancielles et des spéculations. Il est déjà très difficile d’assurer qu’ils se connaissaient et encore moins se détestaient ou que Wittgenstein ait eu le moindre rôle dans la genèse de l’antisémitisme de Hitler.

Détail de la photo de classe où l’on peut voir les jeunes Wittgenstein et Hitler

En 1906 Ludwig entama des études d’ingénieur en mécanique à Berlin et en 1908 il partit à l’Université de Manchester pour obtenir son doctorat. C’est dans ce but qu’il s’inscrivit dans un laboratoire d’ingénierie où il fit des recherches sur le comportement des cerfs-volants en haute atmosphère. Il s’intéressa ensuite à la recherche aéronautique et notamment à une hélice mue par réaction au bout des pales qu’il conçut et testa.

Wittgenstein étudia les mathématiques pour ses recherches, il s’intéressa notamment aux fondements des mathématiques, particulièrement après avoir lu Les Principes des mathématiques de Bertrand Russell, son ouvrage précédant les Principia Mathematica, écrit en collaboration avec Whitehead.

Il étudia brièvement en Allemagne auprès de Gottlob Frege, que certains considèrent comme le plus grand logicien depuis Aristote et qui avait au cours de la décennie précédente posé les fondations de la logique moderne et des mathématiques logiques. Frege lui conseilla vivement de lire les travaux de Bertrand Russell qui avait découvert quelques incohérences fondamentales dans son travail.

En 1912, Wittgenstein alla étudier à l’université de Cambridge avec Bertrand Russell et appartint comme lui aux Cambridge Apostles. Il lui fit, ainsi qu’à G. E. Moore, une grande impression. Il commença à travailler sur les fondements de la logique et la logique mathématique. Durant cette période, il eut trois grands centres d’intérêts : la philosophie, la musique et les voyages. En 1913, Wittgenstein hérite d’une fabuleuse fortune, suite à la mort de son père. Il fit don d’une partie de celle-ci anonymement, au début pour le moins, à des artistes et auteurs autrichiens tels que Rainer Maria Rilke et Georg Trakl. En 1914, il manqua de rencontrer Trakl, celui-ci s’étant suicidé quelques jours avant l’arrivée de Wittgenstein.

Bien que stimulé par ses études à Cambridge et ses conversations avec Russell, Wittgenstein parvint à la conclusion qu’il ne pourrait pas parvenir à faire le tour des questions fondamentales qui l’intéressaient dans un environnement universitaire. En 1913, il se retira dans une cabane placée dans une montagne reculée de Norvège, à Skjolden, qui n’était accessible qu’à cheval. Cet exil volontaire lui permit de se consacrer entièrement à sa recherche et il dira plus tard de cet épisode qu’il fut l’une des périodes les plus passionnées et productives de son existence. Il rédigea un texte fondateur de la logique intitulé Logik et dont sera tiré le célèbre Tractatus logico-philosophicus.

GUERRE 14 – 18

Vivant en ermite, Wittgenstein fut surpris par l’avènement de la Première Guerre mondiale. Il s’engagea dans l’armée austro-hongroise, espérant que le fait de côtoyer la mort lui permettrait de s’améliorer. Il servit d’abord sur un navire, puis dans une usine d’artillerie. En 1916, il fut envoyé sur le front russe dans un régiment d’artillerie où il gagna plusieurs médailles pour son courage. Les pages de son journal d’alors reflètent néanmoins son mépris pour la médiocrité de ses camarades soldats.

Tout au long de la guerre, Wittgenstein tint un journal dans lequel il coucha des réflexions philosophiques et religieuses avec des remarques personnelles. Au moment de son engagement, Wittgenstein avait dévoré les commentaires des évangiles de Léon Tolstoï et devint un chrétien convaincu bien que troublé et plein de doutes. Son travail sur Logik commença à prendre un sens éthique et religieux. C’est en associant son nouvel intérêt pour l’éthique avec la logique et les réflexions personnelles qu’il développa pendant la guerre que son travail effectué à Cambridge et en Norvège prit la forme du Tractatus. Vers la fin de la guerre en 1918, Wittgenstein fut fait prisonnier dans le nord de l’Italie par l’armée italienne. L’armée italienne mit la main, dans les affaires de Wittgenstein, sur un manuscrit rédigé en allemand, nommé Logische-Philosophische Abhandlung. Grâce à l’intervention de ses amis de Cambridge, Wittgenstein parvint à avoir accès à des livres et put préparer son manuscrit du Tractatus. Il l’envoya en Angleterre, à Russell, qui le considéra comme un travail philosophique d’une grande importance. Après la libération de Wittgenstein en 1919, ils travaillèrent ensemble pour le faire publier.

La traduction anglaise fut assurée dans un premier temps par Frank Ramsey, puis par C. K. Ogden, avec l’aide de Wittgenstein. Après quelques discussions sur la traduction du titre, G. E. Moore suggéra de l’intituler Tractatus logico-philosophicus, une allusion au Tractatus theologico-politicus de Spinoza. Russell rédigea une préface, afin que le livre bénéficie de la réputation de l’un des plus grands philosophes du moment.

Les difficultés perdurèrent néanmoins. Wittgenstein se défiait de Russell, n’appréciant pas sa préface qui, selon lui, évinçait les problématiques fondamentales du Tractatus. Il connut la frustration devant les difficultés pour trouver un éditeur intéressé et plus encore en réalisant que les quelques personnes susceptibles d’éditer son livre étaient plus intéressées par la préface de Russell que par le contenu de l’ouvrage. Ce dernier fut finalement publié par le journal de Wilhelm Ostwald Annalen der Naturphilosophie, qui imprima une version en allemand en 1921, et par Routledge Kegan Paul, qui imprima une version bilingue avec la préface de Russell et la traduction de Ramsey et Ogden en 1922.

Les “années perdues” : la vie après le Tractatus

À la sortie de la guerre, Wittgenstein était un homme profondément changé. Il était devenu un chrétien convaincu et passionné, il avait fait face à une guerre féroce et avait réussi à cristalliser l’ébullition de sa vie intellectuelle et émotionnelle dans la rédaction du Tractatus. Il s’agissait d’un travail qui transfigurait tout ce qu’il avait pu faire auparavant, concernant la logique, dans un cadre radicalement nouveau qui, pensait-il, offrait une solution définitive à tous les problèmes philosophiques.

Ces bouleversements dans la vie de Wittgenstein, à la fois à la fin de sa première période et au commencement de sa seconde, le menèrent à vivre une vie d’ascèse. Son geste le plus spectaculaire fut de laisser sa part d’héritage à des artistes d’avant-garde autrichiens et allemands dont Rainer Maria Rilke, ainsi qu’à ses frères et sœurs, en insistant pour qu’ils promettent de ne jamais le lui rendre. Il avait le sentiment que donner de l’argent aux pauvres ne pourrait que les corrompre, alors qu’il ne faisait pas de mal aux riches.

Considérant à l’époque que le Tractatus signait la fin de la philosophie, Wittgenstein retourna en Autriche et devint instituteur. Wittgenstein fut éduqué selon les méthodes du mouvement de réforme scolaire autrichien qui reposent sur la stimulation de la curiosité naturelle des enfants et le développement de leur autonomie de jugement plutôt que de simplement leur faire mémoriser des faits. Ces principes d’éducation l’enthousiasmèrent, mais il eut à faire face à de nombreuses difficultés de mise en pratique dans sa classe des villages de Trattenbach, Puchberg am Schneeberg et Otterthal.

Durant ces années d’enseignement, Wittgenstein rédigea un dictionnaire de prononciation et d’orthographe pour faire travailler ses élèves qui sera publié et bien accueilli par la profession. Ce sera le seul livre qu’il publiera en dehors du Tractatus.

Les méthodes d’enseignement de Wittgenstein étaient intenses et rigoureuses, ses élèves bénéficièrent d’une éducation d’un niveau peu commun pour le contexte. Wittgenstein avait cependant très peu de patience avec ses élèves les plus lents. Sa sévérité, sa discipline de fer comprenaient des châtiments corporels et la méfiance des villageois qui le soupçonnaient d’être un fou provoquèrent un certain nombre de conflits avec certains parents d’élèves. Particulièrement déprimé tout au long de cette période, il démissionna en avril 1926 et retourna à Vienne avec un sentiment d’échec.

Il travailla ensuite comme assistant jardinier d’un monastère près de Vienne. Il envisageait de se faire moine et alla jusqu’à se renseigner sur la façon de se joindre à l’ordre. Lors d’un entretien, on lui indiqua qu’il ne trouverait pas ce qu’il cherchait dans la vie monastique.

Deux événements contribuèrent à sortir Wittgenstein de sa dépression : le premier fut l’invitation de sa sœur Margaret (Gretl) Stoneborough à travailler avec l’architecte Paul Engelmann (qui était devenu un ami proche de Wittgenstein pendant la guerre) sur la conception et la construction de sa nouvelle maison. Ils construisirent une maison dans un style moderniste, dans le style d’Adolf Loos qu’ils admiraient tous les deux beaucoup. Wittgenstein trouva le travail intellectuellement captivant et exténuant. Il se donna corps et âme dans l’absolue perfection de détails comme les poignées de portes et les radiateurs qui devaient être positionnés avec une parfaite exactitude pour assurer la symétrie des pièces. Cette œuvre de l’architecture moderniste évoqua quelques commentaires inspirés ; G. H. von Wright déclara que la maison possédait la même beauté statique que le Tractatus. Cette rage froide de Wittgenstein à atteindre à nouveau la perfection, non plus en logique, mais en architecture, comme il la cherchait aussi en reproduisant des bustes de la statuaire grecque, lui redonna le goût de la recherche et de la pensée pure.

Le second événement survint vers la fin de son travail sur la maison, quand il fut contacté par Moritz Schlick, l’un des chefs de file du tout nouveau Cercle de Vienne. Le positivisme Viennois était considérablement influencé par le Tractatus et bien que Schlick ne parvint pas à y traîner Wittgenstein, ils eurent un certain nombre de discussions philosophiques avec la participation d’autres membres du cercle, notamment Friedrich Waismann. Wittgenstein se sentait souvent frustré par ces rencontres. Il avait le sentiment que Schlick et ses collègues faisaient des contresens fondamentaux à propos du Tractatus et il finit par refuser toute discussion sur le sujet. La majorité des désaccords concernaient l’importance de la vie religieuse et mystique, Wittgenstein considérant ces questions comme une sorte de foi inexprimable tandis que les positivistes les trouvaient inutiles. Lors de l’une de leurs rencontres, Wittgenstein refusa de discuter du Tractatus et s’assit en tournant le dos à ses interlocuteurs, puis déclama des poèmes de Rabindranath Tagore. Quoi qu’il en soit, les contacts avec le Cercle de Newcastle Upon Tyne stimulèrent l’intellect de Wittgenstein et réveillèrent son intérêt pour la philosophie. Il rencontra également Franck Ramsey, un jeune philosophe des mathématiques qui vint plusieurs fois de Cambridge pour rencontrer Wittgenstein et le Cercle de Vienne. Au cours de ses discussions avec Ramsey et le Cercle de Vienne, Wittgenstein commença à s’interroger sur son travail et envisagea la possibilité que le Tractatus comporte une grave erreur, ce qui marqua le début de sa seconde carrière de philosophe et l’occupera pour le reste de sa vie.

Retour à Cambridge

En 1929, Wittgenstein décida, sur les conseils de Frank Ramsey et d’autres de ses amis, de retourner à Cambridge. Il fut accueilli à la gare par une foule composée de quelques-uns des plus grands intellectuels d’Angleterre et réalisa avec horreur qu’il était l’un des philosophes les plus célèbres au monde.

Malgré sa notoriété, il ne put travailler immédiatement à Cambridge par manque de diplôme et s’inscrivit d’abord comme simple étudiant. Russell reconnut rapidement son premier séjour comme suffisant et le pressa d’utiliser le Tractatus comme thèse de doctorat, ce qu’il fit dans l’année. Russell et Moore firent office de jury pour la soutenance ; à la fin, Wittgenstein leur tapa familièrement sur l’épaule et déclara : « Ne vous inquiétez pas, je sais que vous ne le comprendrez jamais. » Moore écrivit dans son rapport de jury : « À mon avis, il s’agit du travail d’un génie ; c’est en tout cas suffisant pour satisfaire au standard d’un doctorat de Cambridge. » Wittgenstein fut embauché comme assistant et devint membre du Trinity College.

Les sympathies politiques de Wittgenstein étaient plutôt à gauche et lorsqu’on l’interrogeait sur la théorie marxiste, il se déclarait « communiste de cœur » et idéalisait la vie des travailleurs.[réf. nécessaire] Attiré par la description de la Russie, Short View of Russia de Keynes, il envisage en 1934 d’émigrer en Union Soviétique avec son meilleur ami (et peut-être amant) Francis Skinner. Ils prirent des leçons de russe et en 1935, Wittgenstein partit en voyage à Léningrad et à Moscou pour voir s’il pouvait y trouver du travail. On lui proposa un poste d’enseignant, mais il préféra un travail manuel et rentra trois semaines plus tard.

De 1936 à 1937, Wittgenstein vécut à nouveau en Norvège, laissant Skinner derrière lui. Il travailla sur les Investigations philosophiques. Au cours de l’hiver 1936-1937, il écrivit une série de « confessions » à des amis proches, pour la plupart concernant de petites incartades sans gravité, afin de nettoyer sa conscience.

En 1939, G. E. Moore démissionna et Wittgenstein, alors considéré comme un génie de la philosophie, obtint la chaire de philosophie de Cambridge et acquit la nationalité britannique dans la foulée.

Pendant qu’il était en Irlande, l’Allemagne annexa l’Autriche dans l’Anschluss ; le citoyen viennois Wittgenstein était alors citoyen allemand et un Juif selon les lois raciales. Son seul espoir était d’être classifié comme Mischlinge: un statut bâtard d’Aryen/Juif, dont le traitement était moins brutal que ceux réservés aux juifs. Cette reclassification de « Befreiung » a nécessité l’accord d’Adolf Hitler ; en 1939, il n’y eut que douze reclassifications pour 2 100 candidatures[1].

Après ses cours ou des périodes d’intenses réflexions philosophiques, Wittgenstein aimait aller voir des westerns ou lire des polars. Il les considérait comme des douches de l’esprit. Ce goût pour les récits populaires contrastait avec ses préférences musicales, domaine pour lequel il considérait toute musique postérieure à Brahms comme un symptôme de la décadence de la société.

À ce moment de sa vie, son point de vue sur les fondements des mathématiques avait considérablement évolué. Plus tôt, il aurait considéré que la logique offrait un fondement solide. Il avait même envisagé de mettre à jour l’ouvrage de Russell et Whitehead, les Principia Mathematica. Il niait désormais qu’il puisse y avoir un quelconque fait mathématique à découvrir ou que les énoncés mathématiques soient vrais dans un sens réel. Les mathématiques exprimaient simplement le sens conventionnel de certains symboles. Il niait également que la contradiction puisse être fatale à un système mathématique. Il donna une série de conférences auxquelles Alan Turing assista et qui furent le théâtre de débats vigoureux sur le sujet.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, il quitta Cambridge et se porta volontaire pour servir dans un hôpital de Londres, ainsi qu’en tant qu’assistant dans le laboratoire de l’infirmerie Royale Victoria. Il enseigna à Cambridge jusqu’en 1947, puis il démissionna pour se concentrer sur l’écriture. Il n’aimait pas la vie intellectuelle de Cambridge et il encouragea en fait plusieurs de ses étudiants à poursuivre des carrières non académiques. Wittgenstein resta néanmoins en contact avec le philosophe finlandais Georg Henrik von Wright qui lui succéda au poste de professeur à l’Université de Cambridge.

Bien que Wittgenstein fût impliqué dans une relation avec Marguerite Respinger, une jeune femme suisse amie de la famille, leurs projets de mariage échouèrent en 1931 et il ne se maria finalement jamais. La plupart de ses histoires sentimentales concernaient de jeunes hommes. Il existe un débat considérable sur l’intensité de la vie homosexuelle de Wittgenstein, inspiré par W. W. Bartley qui affirme avoir trouvé des preuves de plusieurs liaisons passagères quand il habitait Vienne. Quoi qu’il en soit, il reste clair que Wittgenstein eut plusieurs relations homosexuelles durables comprenant une passion intense avec son ami David Pinsent et des relations stables avec Francis Skinner et Ben Richardson.

La majeure partie des travaux tardifs de Wittgenstein ont été écrits dans l’isolement de la campagne et notamment sur la côte ouest de l’Irlande. Il avait écrit l’essentiel de ce qui sera publié après sa mort sous le titre Philosophische Untersuchungen, les Recherches philosophiques, quand en 1949 on lui diagnostiqua un cancer de la prostate. Cet ouvrage demeure la part la plus importante de son œuvre. Il passa les deux dernières années de sa vie entre Vienne, Oxford et Cambridge. Le travail de cette époque fut inspiré par les conversations qu’il tint avec son ami et ancien étudiant Norman Malcolm pendant de longues vacances passées dans la maison de Malcom aux États-Unis. Ils parlèrent du travail de Malcolm qui étudiait la réponse de G. E. Moore au scepticisme sur la question des objets de l’expérience sensible (objects of sense-experience). Ce travail fut publié après sa mort dans De la certitude. Wittgenstein mourut à Cambridge en 1951, quelques jours avant que ses amis ne viennent lui rendre un dernier hommage. Ses derniers mots furent : « Dites-leur que j’ai eu une vie merveilleuse. »

La tombe de Wittgenstein

PHILOSOPHIE DE WITTGENSTEIN

On distingue souvent le Wittgenstein du Tractatus de celui, postérieur, du retour à la philosophie vers 1929.

Tractatus logico-philosophicus

* Les controverses philosophiques sont dues à une incompréhension de la structure logique du langage. La philosophie est clarification du langage.

* Les lois logiques sont des tautologies, elles ne disent rien sur le monde (comme la loi A = A).

* Le langage est isomorphe au monde : la structure d’une proposition vraie est analogue à celle du fait qu’elle décrit.

* La signification d’un énoncé, c’est son usage syntaxique.

Le retour à la philosophie

* Les formes de vie désignent les types d’activités humaines structurées par des règles différentes (un peu comme des jeux de société).

* À chaque forme de vie correspond un jeu de langage, c’est-à-dire une façon d’utiliser le langage dans une certaine perspective et selon certaines règles qui déterminent le sens des mots.

* Les problèmes philosophiques proviennent de confusions et d’interférences entre des jeux de langage différents.

« Quand Wittgenstein oppose bonne et mauvaise philosophies, et qu’il fait de la première un outil pour démasquer le philosophe qui est en chacun de nous, il vise le fait que toute philosophie se réalise moins comme un système plus ou moins logique de propositions – c’est précisément l’illusion du Tractatus – qu’elle ne s’incarne, en fait, dans un langage qui est d’abord le langage commun[2]. »

Philosophie politique

La philosophie de Wittgenstein a eu des échos en philosophie politique, indépendamment des positionnements politiques de Wittgenstein lui-même. Ainsi Sandra Laugier[3], en prenant notamment appui sur Wittgenstein et la lecture par Stanley Cavell[4] de son traitement de la question du scepticisme, a esquissé une pensée politique de la démocratie radicale et de l’individualisme communautaire. Par ailleurs, le sociologue Philippe Corcuff prend appui sur des ressources wittgensteiniennes pour critiquer la pensée politique dite « post-moderne » (en particulier chez Jean Baudrillard)[5].

Sciences sociales

La « seconde philosophie de Wittgenstein », celle des Investigations philosophiques, a aussi inspiré des chercheurs en sciences sociales. Mais déplacées du « jeu de langage » de la philosophie dans ceux des sciences sociales, les ressources wittgensteiniennes ont été prises dans d’autres usages et ont donc revêtu des significations diverses, parfois contradictoires. La « seconde philosophie de Wittgenstein » a ainsi alimenté l’ethnométhodologie, courant de la sociologie américaine incarné notamment par Harold Garfinkel et Aaron Cicourel, puis dans son sillage des sociologies de l’action et de la cognition[6]. Sa philosophie des formes de vie et des usages ordinaires a également constitué un référent dans la constitution de sa sociologie de la pratique par Pierre Bourdieu[7]. Sa critique du substantialisme dans Le cahier bleu (caractérisé comme la recherche « d’une substance qui réponde à un susbtantif » ; précède le cahier brun) a par ailleurs marqué la sociologie constructiviste des groupes sociaux, telle qu’elle a notamment été initiée en France par Luc Boltanski[8] et, plus largement, a servi d’instrument de vigilance par rapport aux tentations de susbstantialisation des objets sociaux dans les sciences sociales[9]. Le sociologue des sciences David Bloor s’est référé, de manière appuyée et controversée, sur le commentaire de Wittgenstein sur ce qu’est “suivre une règle” pour légitimer ses positions relativistes.[10] En anthropologie, Clifford Geertz a fait de Wittgenstein l’un des piliers philosophiques de sa réflexion qui a conduit au “tournant linquistique” dans la discipline aux Etats-Unis. Jean Bazin, en France, et Rodney Needham, en Grande-Bretagne, ont utilisé le philosophe pour appuyer leurs critiques du savoir anthropologique.[11] L’anthropologue indienne Veena Das a, pour sa part, tenté de développer dans les quinze dernières années une anthropologie d’inspiration wittgensteinienne en s’appuyant sur la lecture, plus existentialiste, qu’en propose Stanley Cavell.[12

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