Henri Bergson

Henri Bergson, né le 18 octobre 1859 à Paris où il est mort le 4 janvier 1941, est un philosophe français. Il a publié quatre principaux ouvrages : d’abord en 1889, l’Essai sur les données immédiates de la conscience, ensuite Matière et mémoire en 1896, puis L’Évolution créatrice en 1907, et enfin Les Deux Sources de la morale et de la religion en 1932. Il a obtenu le prix Nobel de littérature en 1927. Son œuvre est étudiée dans différentes disciplines : cinéma, littérature, philosophie, neuro-psychologie, etc.

BIOGRAPHIE

Henri Bergson donne l’impression d’avoir vécu la vie calme et sans surprises d’un professeur de philosophie. Or, s’il a toujours été d’une grande discrétion, il a joué un rôle important du point de vue de la politique internationale. Sa participation à la création de la Commission internationale de coopération intellectuelle, ancêtre de l’UNESCO, en 1921 peut illustrer l’importance qu’il accordait à l’éducation pour favoriser la paix internationale. Mais sa participation à la création de la Société des Nations date du moment où il a été le délégué de la France pour négocier avec les États-Unis et leur président Woodrow Wilson pour que ceux-ci s’interposent contre la triplice lors de la Première Guerre mondiale. En 2008, on a pu déterminer toute l’influence que Bergson aura eue sur les 14 résolutions proposées par Wilson afin de créer une instance gouvernementale internationale pour prévenir les conflits armés. Son ouvrage Les Deux Sources de la morale et de la religion explore notamment, du point de vue philosophique, les causes de la guerre et les moyens de les atténuer.

Le Président Woodrow Wilson

Henri Bergson est né à Paris, rue Lamartine. Il descendait par son père d’une famille juive polonaise, et par sa mère d’une famille anglaise. Sa famille vécut à Londres quelques années après sa naissance, et il se familiarisa très tôt à l’anglais avec sa mère. Avant leur neuf ans, ses parents traversèrent la Manche et s’établirent en France : Henri fut alors naturalisé citoyen français.

Il fit sa scolarité à Paris au lycée Fontaine, aujourd’hui nommé lycée Condorcet. Il gagna en 1877 le premier prix du concours général de mathématiques. Sa solution du problème fut éditée l’année suivante dans les Annales de Mathématiques et constitue sa première publication[2]. Après quelques hésitations à propos de sa carrière, balançant entre les sciences et les humanités, il opta finalement pour ces dernières, et entra à l’École normale supérieure l’année de ses dix-neuf ans dans la promotion d’Émile Durkheim, de Jean Jaurès et de son ami Pierre Janet. Il y obtint une licence en lettres, puis l’agrégation de philosophie en 1881.

Cette même année, il fut nommé professeur au Lycée David d’Angers. Deux ans plus tard, il fut muté au lycée Blaise Pascal de Clermont-Ferrand[3]. Il publia en 1884 des morceaux choisis de Lucrèce, accompagnés d’une étude critique du texte et de la philosophie du poète, ouvrage plusieurs fois réédité. En parallèle à son enseignement, Bergson trouva le temps de mener des travaux personnels. Il rédigea l’Essai sur les données immédiates de la conscience qu’il soumit en même temps qu’une courte thèse en latin sur Aristote, Quid Aristoteles de loco senserit (L’idée de lieu chez Aristote), pour son diplôme de docteur ès lettres qu’il obtint en 1889. Sa thèse principale fut publié la même année par l’éditeur parisien Félix Alcan dans la série La Bibliothèque de philosophie contemporaine.

Bergson dédicaça l’Essai à Jules Lachelier, alors ministre de l’instruction publique, qui était un fervent défenseur de Félix Ravaisson, et l’auteur d’un ouvrage philosophique Du Fondement de l’induction paru en 1871 (Lachelier était né en 1832, Ravaisson en 1813 et ils furent tous deux professeurs à l’École normale supérieure).

Bergson s’installa ensuite de nouveau à Paris, et, après avoir enseigné quelques mois au collège Rollin, il fut nommé au lycée Henri-IV, où il resta huit ans. Il eut en 1891-1892 Alfred Jarry pour élève. En 1892, il épouse Louise Neuburger. Ils eurent une fille, Jeanne. En 1896, il publia son second ouvrage majeur, Matière et mémoire. Ce livre relativement difficile, mais très riche, explore les fonctions du cerveau, entreprend une analyse de la perception et de la mémoire, et propose des considérations sur les problèmes de la relation entre l’esprit et le corps. Bergson a consacré des années de recherches pour la préparation de chacun de ses ouvrages principaux. C’est particulièrement évident pour Matière et mémoire, où il montre une connaissance pointue des recherches médicales qui ont été menées pendant cette période.

En 1898, Bergson devint maître de conférence à l’École normale supérieure, et obtint ensuite le titre de professeur la même année. En 1900, il fut nommé professeur au Collège de France, où il accepta la chaire de philosophie grecque, en remplacement de Charles Lévêque.

Au premier congrès international de philosophie, qui se tint à Paris les cinq premiers jours d’août 1900, Bergson fit une courte mais importante conférence : Sur les origines psychologiques de notre croyance à la loi de causalité. En 1901, Félix Alcan publia Le Rire, une des productions « mineures » de Bergson. Cet essai sur le sens du « comique » était basé sur un cours qu’il avait donné dans sa jeunesse en Auvergne. Son étude est essentielle pour comprendre la vision de Bergson sur la vie, et ses passages traitant de la place de l’art dans la vie sont remarquables. En 1901, Bergson fut élu à l’Académie des sciences morales et politiques. En 1903, il collabora à la Revue de métaphysique et de morale en publiant un essai nommé Introduction à la métaphysique, qui peut être lu comme une préface à l’étude de ses livres principaux.

En 1904, à la mort du sociologue Gabriel Tarde, Bergson lui succéda à la chaire de Philosophie moderne. Entre le 4 et le 8 septembre 1904, il était à Genève pour participer au Second congrès international de philosophie où il tint une conférence sur Le Paralogisme psycho-physiologique ou, pour citer son nouveau titre, Le Cerveau et la pensée : une illusion philosophique. Une maladie l’empêcha de se rendre en Allemagne pour assister au troisième congrès qui eut lieu à Heidelberg.

Sa troisième œuvre majeure, L’Évolution créatrice, parue en 1907, est sans conteste son livre le plus connu et le plus étudié. Il constitue l’une des contributions les plus profondes et les plus originales à l’étude philosophique de la théorie de l’évolution. Pierre Imbart de La Tour affirme qu’un « livre comme L’Évolution créatrice n’est pas seulement une œuvre, mais une date, celle d’une direction nouvelle imprimée à la pensée ». En 1918, son éditeur Alcan avait effectué 31 rééditions, avec en moyenne deux éditions par an pendant dix ans. Après la parution de ce livre, la popularité de Bergson augmenta considérablement, non seulement dans les cercles académiques, mais aussi dans le grand public.

Bergson se rendit à Londres en 1908 et rendit visite à William James, philosophe américain de Harvard plus vieux que Bergson de 17 ans, et qui fut l’un des premiers à attirer l’attention du public anglo-américain sur ses travaux. Ce fut une entrevue intéressante et nous retrouvons les impressions de James dans une de ses lettres du 4 octobre 1908 : « C’est un homme si modeste, mais quel génie intellectuellement ! J’ai la conviction la plus ferme que la théorie qu’il a développée finira par s’imposer, et que l’époque que nous vivons sera une sorte de virage dans l’histoire de la philosophie. »

Peu avant sa mort, James assista le Dr. Arthur Mitchell dans sa traduction de L’Évolution créatrice, publiée en 1911. La même année parut en France la traduction d’un livre de James Le Pragmatisme, dont la préface Vérité et réalité est de la main de Bergson. Il y exprime sa sympathie pour l’originalité du travail de James et sa « grandeur d’âme », mais apporte d’importantes réserves.

Du 5 au 11 avril 1911, Bergson se rendit au Cinquième congrès de philosophie à Bologne en Italie, où il fit une contribution remarquée : L’Intuition philosophique. Il fut invité plusieurs fois en Angleterre, entre autres à l’Université d’Oxford, où il donna deux conférences publiées par Clarendon Press sous le nom La Perception du changement. Dans ce texte, on appréciera le don de Bergson pour exposer ses idées de façon claire et brève, et ces deux leçons peuvent servir d’introduction à ses ouvrages plus importants. Oxford honora son visiteur en lui donnant le titre de Doctor of Science. Deux jours plus tard, il fit une conférence à l’Université de Birmingham avec pour sujet Vie et conscience. Elle fut publiée dans The Hibbert Journal (octobre 1911) et constitue le premier essai du livre L’Énergie spirituelle. En octobre, il retourna en Angleterre où il reçut un accueil triomphal, et donna à l’University College London quatre cours sur La Nature de l’âme. En 1913, il visita les États-Unis à l’invitation de la Columbia University de New York et donna des conférences dans plusieurs villes américaines, où il était reçu par un très large public. En février, à la Columbia University, il tint des cours en français et en anglais sur les sujets Spiritualité et liberté et la méthode philosophique. De retour en Angleterre en mai de la même année, il accepta la présidence de la Society for Psychical Research (SPR) et donna dans le cadre de la société une conférence étonnante : Fantômes des vivants et recherche psychique, qui peut être considérée comme « Le Discours de la méthode » des sciences psychiques qualitatives. Malgré cet engagement public en faveur de la métapsychique, Bergson n’a cessé d’avancer de façon discrète dans un domaine dont il était à la fois un des observateurs avisés (avec les expériences de l’Institut psychologique général sur Eusapia Palladino) et le théoricien caché selon Bertrand Méheust[4].

Durant ce temps, sa popularité augmenta, et des traductions de son travail commencèrent dans de nombreuses langues : anglais, allemand, italien, danois, suédois, hongrois, polonais et russe. Il fut nommé président de l’Académie des sciences morales et politiques, devint officier de la Légion d’honneur et officier de l’instruction publique.

Des mouvements religieux libéraux qualifiés de modernistes ou néo-catholiques tentèrent de s’approprier les thèses de Bergson. L’Église catholique réagit en mettant les trois ouvrages principaux de Bergson à l’Index (décret du 1er juin 1914).

En 1914, des universités écossaises organisèrent la tenue par Bergson de la série de cours Gifford Lectures. Une première moitié fut prévue au printemps et la seconde à l’automne. La première partie, constituée de onze cours eut lieu à l’Université d’Édimbourg sous le titre The Problem of Personality. La seconde fut annulée à cause de la Première Guerre mondiale. Bergson ne resta pas silencieux pendant le conflit. Dès le 4 novembre 1914, il écrivit un article intitulé « La force qui s’use et celle qui ne s’use pas » dans Le Bulletin des Armées de la république. Une allocution à l’Académie des sciences morales et politiques en décembre 1914 traita de La Signification de la guerre[5]. Bergson participa également au tirage du Daily Telegraph en honneur au roi des Belges, King Albert’s Book (noël 1914). En 1915, il céda le siège de président de l’Académie des sciences morales et politiques à Alexandre Ribot et fit un discours sur l’évolution de l’impérialisme allemand. Entre-temps il trouva le temps de rédiger pour le ministère de l’instruction publique français un petit résumé de la philosophie française. Bergson fit un grand nombre de voyages et de conférences aux États-Unis pendant la guerre. Il était présent quand la mission française dirigée par M. Viviani se rendit sur place suite à l’entrée en guerre des États-Unis. Le livre de M. Viviani La Mission française en Amérique (1917) contient une préface de Bergson.

Le 24 janvier 1918, il fut officiellement reçu à l’Académie française par René Doumic en tant que successeur d’Émile Ollivier, l’auteur de l’ouvrage historique L’Empire libéral.

Comme de nombreux articles qu’il avait publiés n’étaient plus disponibles, il accepta la proposition de ses amis de les réunir et de les publier en deux volumes. Ils portent le titre L’Énergie spirituelle : Essais et conférences. Ils contiennent entre autres Vie et conscience, L’Âme et le corps, Le Paralogisme psycho-physiologique et des articles sur la fausse reconnaissance, les rêves, et l’effort intellectuel. Cet ouvrage est fort utile pour présenter le concept de force mentale de Bergson.

En juin 1920, l’Université de Cambridge l’honora du diplôme de Doctor of Letters. Pour lui permettre de se consacrer à ses travaux sur l’éthique, la religion et la sociologie, Bergson fut dispensé d’assurer les cours liés à la chaire de philosophie moderne au Collège de France. Il conserva la chaire, mais les cours furent tenus par Edouard Le Roy.

En 1921, il devient le premier président de la nouvelle Commission internationale de coopération intellectuelle (CICI, la future UNESCO dès 1946) qui a pour fonction de promouvoir les conditions favorables à la paix internationale. Elle s’appuie sur l’idée que le développement de l’esprit critique des individus, grâce à l’éducation, permet à ceux-ci d’agir de manière saine et responsable. La CICI rassemble en son sein plusieurs intellectuels du monde entier.

Le 6 avril 1922, il participe à la réunion de la Société française de philosophie qui accueille Albert Einstein de passage en France ; sur la base des arguments de son livre Durée et simultanéité, il essaie de faire valoir dans un débat avec le physicien la notion de temps universel, rendue caduque par la théorie de la relativité.

En 1925, apparut un rhumatisme déformant qui le fit souffrir jusqu’à la fin de ses jours. Vivant avec sa femme et sa fille dans une maison modeste située dans une rue calme près de la porte d’Auteuil à Paris, Henri Bergson reçut le prix Nobel de littérature en 1927. À demi paralysé, il ne put se rendre à Stockholm pour recevoir son prix.

En 1930, Henri Bergson est élevé à la dignité de Grand-croix de la Légion d’honneur.

En 1932, il acheva son nouvel ouvrage Les Deux Sources de la morale et de la religion, qui étend ses théories philosophiques à la morale, à la religion et à l’art. Il fut accueilli avec respect par le public et la communauté philosophique, mais tous à cette époque réalisaient que la grande période de Bergson était finie.

Il put affirmer une dernière fois ses convictions à la fin de sa vie, en renonçant à tous ses titres et honneurs, plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le Régime de Vichy. Bien que désirant se convertir au catholicisme, il y renonça par solidarité avec les autres Juifs. Témoignage de cette solidarité, plusieurs témoignages indiquent qu’il s’est fait porter par des proches jusqu’au commissariat de Passy, malgré sa maladie, afin de se faire recenser comme « israélite », alors qu’on l’en avait dispensé du fait de sa notoriété et qu’il avait rompu avec le judaïsme[6]. Théoriquement, il était cependant obligé de le faire, si ce n’était cette dispense, les lois de Vichy ainsi que les ordonnances nazies définissant (à Paris, la définition différait par exemple en Belgique) comme Juif toute personne ayant au moins trois grand-parents de « race juive » ou ceux n’en ayant que deux mais étant marié à un ou une juive [7].

Il s’exprime ainsi en 1937 : « Mes réflexions m’ont amené de plus en plus près du catholicisme où je vois l’achèvement complet du judaïsme. Je me serais converti si je n’avais vu se préparer depuis des années […] la formidable vague d’antisémitisme qui va déferler sur le monde. J’ai voulu rester parmi ceux qui seront demain des persécutés. Mais j’espère qu’un prêtre catholique voudra bien, si le Cardinal archevêque l’y autorise, venir dire des prières à mes obsèques. »[8]

Il meurt le 4 janvier 1941 à 81 ans. À la suite de sa demande, un prêtre catholique officie à son enterrement. Henri Bergson repose au cimetière de Garches, dans les Hauts-de-Seine.

Sur un pilier du Panthéon de Paris, une inscription honore le philosophe.

La pensée de Bergson est grandement influencée par Spinoza et par Kant, ce dernier se trouvant être la plupart du temps son « adversaire ». On y trouve aussi l’influence de penseurs qui lui étaient contemporains : Herbert Spencer, William James, Jules Lachelier, Félix Ravaisson, et de nombreuses autres sources scientifiques, artistiques, philosophiques ou mystiques, notamment celle exprimée par Plotin. Les concepts clefs de sa philosophie sont la durée, l’intuition, l’élan vital et les rapports entre l’âme et le corps.

On peut également constater une grande influence de Bergson (via notamment le premier chapitre de Matière et mémoire intitulé De la sélection des images pour la représentation) pour les théories du cinéma, notamment celle de Gilles Deleuze, mais aussi d’André Bazin et de Siegfried Kracauer.

Le thème fondamental du bergsonisme est le temps en tant que durée.

Dans son Essai sur les données immédiates de la conscience, Bergson oppose durée de la conscience et temps scientifique. Il parvient ainsi à une refondation de la liberté, par ailleurs indéfinissable, mais aussi à une analyse novatrice de la relation de causalité. La causalité participe selon lui à la fois du principe logique d’identité (qui tend à nier la durée) et d’une conception dynamique de la réalité, sur le modèle de la conscience. Le temps que mesure la science est à ses yeux autre chose que le temps vécu par la conscience ; c’est une abstraction construite par la mise en parallèle d’événements dans le temps et de simultanéités dans l’espace. Lors de l’étude de la trajectoire d’un mobile, les points de l’espace atteints successivement à une seconde d’intervalle sont notés en utilisant la simultanéité du passage avec le signal d’une horloge. La science mesure le temps de manière discrète, le flux continu de la durée entre deux signaux d’horloges n’est pas pris en compte. Ainsi le temps apparaît dans une équation mathématique comme une variable que le scientifique ajuste à sa guise. Dans la prédiction d’une éclipse solaire, par exemple, l’astronome connaît la position relative de la terre et de la lune par rapport au soleil en avançant l’aiguille du temps. Il n’a pour cela qu’à modifier la valeur de la variable ‘t’ dans les équations décrivant les orbites.

Mais pour la conscience, le temps est d’une autre nature. Ce qui importe, c’est justement le flux continu qui s’écoule entre les bornes que la science mesure. Sans remettre en cause la légitimité de l’opération scientifique d’abstraction du concept du temps, Bergson nous avertit que nous substituons inconsciemment la conception d’une durée vécue, par une conception entachée de cette notion de temps scientifique : nous avons en quelque sorte « spatialisé le temps ». Par exemple, une personne remarquait que les fours micro-ondes étaient de curieuses machines. En effet, si l’on décongelait du pain en deux fois cinq minutes, on obtenait un résultat différent d’une décongélation en dix minutes. Cette personne est manifestement victime de la spatialisation du temps ! Elle a manipulé les deux intervalles de temps de cinq minutes comme des intervalles d’espace, les a mis bout à bout comme deux segments de droites et pensait obtenir un segment de droite de dix minutes. Dès lors, elle s’étonnait que ce segment n’était pas équivalent aux deux autres plus petits, comme il se devait comme quand on manipule de l’espace. Mais il s’agissait de temps, et elle oubliait de considérer le temps qui continuait à s’écouler indivisé après la première petite décongélation : le pain avait évolué lorsque la deuxième petite décongélation a démarré, et fatalement, le point de départ étant différent, le résultat fut différent.

La spatialisation du temps est la source de faux problèmes qui s’introduisent dans le débat philosophique, et dont l’exemple type est la question de Leibniz : « pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ? ». Bergson démontre qu’en rendant au temps sa nature continue, ces faux problèmes se résolvent d’eux-mêmes comme autant de mirages.

Bergson distingue l’intelligence de l’intuition. L’intelligence est réglée sur la matière, c’est-à-dire qu’elle a une fonction pratique. L’intelligence est une force de calcul qui permet de prévoir, de se mettre à l’abri du danger, d’élaborer des instruments pour notre confort et notre survie. C’est dans la technique que l’intelligence réalise son essence. L’intuition, quant à elle, est réglée sur la durée. Elle transcende les cadres clos que l’intelligence fabrique pour s’approprier le monde, et va chercher à l’intérieur de la vie une source de connaissance. Bergson ouvre ainsi la voie à une métaphysique nouvelle, en affirmant que le réel, dans son origine, est connaissable.

Si l’intuition est différente de l’intelligence, elle ne s’y oppose pas. L’intuition n’est possible qu’au terme d’un long effort intellectuel, comme une ressaisie synthétique des données analysées par l’intelligence. Par ailleurs, l’intuition ne peut se communiquer qu’à l’aide de l’intelligence. C’est pourquoi la philosophie est bien, dans son mode d’exposition, un raisonnement.

Pour Bergson, « la conscience est coextensive à la vie ». Dans L’Évolution créatrice, il s’oppose tant au modèle mécaniste qu’au modèle finaliste de l’évolution, en ôtant de cette dernière à la fois toute prévisibilité et tout caractère programmé d’avance. Il définit l’élan vital, « force créant de façon imprévisible des formes toujours plus complexes », pulsion créatrice d’où surgissent les réalités vivantes. Cette théorie fut contestée par le prix Nobel de médecine Jacques Monod.

Dans Matière et mémoire, Bergson soutient une conception dualiste de l’être : l’esprit existe par lui-même, ce n’est pas un produit de l’activité biologique du cerveau. Il affirme nettement et systématiquement cette dualité.

Bergson n’aura de cesse de combattre le parallélisme. Il y a solidarité entre le corps et l’âme, mais rien de plus. « Un vêtement est solidaire du clou auquel il est accroché ; il tombe si l’on arrache le clou ; il oscille si le clou remue ; il se troue, il se déchire si la tête du clou est trop pointue ; il ne s’ensuit pas que chaque détail du clou corresponde à un détail du vêtement, ni que le clou soit l’équivalent du vêtement ; encore moins s’ensuit-il que le clou et le vêtement soient la même chose. »** Cet argument combat la théorie selon laquelle le corps et l’âme sont liés en présence de certaines substances chimiques appliquées au corps : ils effectuent selon lui une « confusion d’abstractions », car, selon lui le cerveau est l’outil qui permet à l’esprit de connaître le monde physique et donc d’agir avec lui. Les substances chimiques affectent donc l’outil, mais nullement l’esprit lui-même. Ce serait comme un navigateur qui essaye de diriger son bateau de nuit sous un ciel couvert de nuages avec des outils qui lui permettent habituellement d’observer les étoiles.

Aujourd’hui, la théorie de la localisation considère certaines fonctions dont la mémoire, les souvenirs (que Bergson attribue à l’esprit) comme des attributs du corps, localisés en des zones du cerveau. La finalité de cette théorie implique un décryptage possible du contenu physique d’un cerveau en un langage compréhensible, c’est-à-dire la probable lecture des pensées, des sentiments, etc. C’est la théorie actuelle de Jean-Pierre Changeux, qui cherche confirmation à travers des analyses effectuées au moyen de la caméra à positons. Pour Bergson, il y a effectivement localisation de zone de traitement de certaines informations, mais en aucun cas elle serait compréhensible par le discours : ce serait comme observer un théâtre de mimes et dire que l’on y comprend tout.

Le dernier livre de Bergson, Les Deux sources de la morale et de la religion, concerne, comme l’indique le titre, les dimensions morales et religieuses de la vie humaine. Elle distingue deux types de morales[9] et deux types de religion[10], et à partir de là deux types de sociétés[11].

La vie, entendue comme un mouvement créateur, n’est pas seulement responsable de la création des espèces biologiques. Elle est aussi créatrice de la société, parce que l’espèce humaine ne peut survivre qu’en société. Or, la vie en société suppose d’un côté un ensemble d’habitudes et de l’autre des hommes assez confiants dans l’avenir pour faire des projets collectifs et ne pas se morfondre égoïstement. La morale est le système d’habitudes qui permet la vie sociale, tandis que la religion assure la confiance des hommes vivant en société.

Toutefois, cette morale et cette religion sociales ne sont pas les seules existantes. Elles sont closes, au sens où elles ne visent que la conservation de l’espèce humaine telle qu’elle est, et pour cela des sociétés séparées et opposées entre elles. L’existence de certaines personnalités exceptionnelles prouve que la vie ne s’en tient pas à la conservation du créé, qu’il s’agisse de l’espèce humaine ou des sociétés. Ces personnalités exceptionnelles inventent des valeurs absolument universelles, qui ne servent pas à la conservation de la société mais à la création d’une humanité nouvelle, reprenant l’élan créateur. Le type de ces personnalités extraordinaires est le Christ, et leur grande faculté de création est le signe de leur contact avec le principe même de la création, qu’ils appellent Dieu. Ces créateurs de nouvelles valeurs sont donc aussi des mystiques.

Les sociétés démocratiques se fondent sur cette morale ouverte, qui sert de critère pour distinguer les “sociétés ouvertes” des “sociétés closes”.

Un des grands apports de Bergson dans le domaine religieux est sa proposition d’une étude expérimentale de Dieu. Les mystiques prétendant être en contact avec Dieu, il faut étudier le mysticisme pour pouvoir dire quoi que ce soit de Dieu qui ne se fonde pas sur la foi.

À propos d’un exemple que l’on retrouve d’abord dans Matière et mémoire : si l’on se fie à l’image du vêtement accroché au clou, il semble y avoir une incohérence.

* L’esprit est défini comme immatériel, dans le temps et non pas dans l’espace.
* Le corps est défini comme matériel, dans l’espace et non dans le temps.
* Or, l’image du clou et du vêtement fonctionne uniquement pour deux objets matériels dans l’espace.

Cette apparence de contradiction résulte d’une lecture hâtive et tronquée. Tout Matière et mémoire s’efforce de penser l’articulation de l’esprit et du corps, l’image du clou et du vêtement n’intervient que comme métaphore et pour prouver uniquement que la solidarité diffère de l’identité ; en aucune façon, à aucun moment, Bergson ne donne cette image pour une explication complète et pertinente de sa théorie. Le corps est dans l’espace et dans un temps dont la perspective est une durée relâchée (chapitre IV, Matière et mémoire, à lire avec l’éclairage du chapitre III de L’Évolution créatrice). Il faut aussi signaler que pour Bergson, le concept, produit de l’intelligence, étant toujours suspect, le recours à des images métaphoriques permet de dépasser dans une certaine mesure cette suspicion. Non pas parce que ces images parleraient adéquatement de la chose, mais précisément parce qu’elles ne prétendent pas en parler adéquatement, mais manifestent leur inadéquation[12].

* L’Énergie Spirituelle, soit dans son édition électronique [ESEE], p. 25, soit dans l’édition papier [ESEP], PUF, coll. Quadrige, p. 37.
o [ESEE] en haut de la page 25 [ESEP] bas de page 36.

Citations

* « Comment rapporter à un besoin vital les fictions qui se dressent devant l’intelligence, et parfois contre elle, si l’on n’a pas déterminé les exigences fondamentales de la vie ? » (Les deux sources de la morale et de la religion, p. 115)
* « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle a faits. Elle ne sait pas assez que son avenir dépend d’elle. À elle de voir d’abord si elle veut continuer à vivre. À elle de se demander ensuite si elle veut vivre seulement, ou fournir en outre l’effort nécessaire pour que s’accomplisse, jusque sur notre planète réfractaire, la fonction essentielle de l’univers qui est machine à faire des dieux. » (Les deux sources de la morale et de la religion, p. 338)
* « Conscience signifie choix. Le rôle de la conscience est de le décider. » (L’Énergie spirituelle, chap. 1).

source wikipedia

Publications

* Oeuvres complètes en trois tomes, t.1 Œuvres (établi par Bergson lui-même), t.2 Mélanges, t.3 Correspondances (PUF)
* Essai sur les données immédiates de la conscience (1889)
* Cours de psychologie de 1892 à 1893 au lycée Henri-IV, inédit à partir de retranscription intégrale du cours, Préface Alain Panero, Ed.: Arche Milan, 2008, Coll.: ANECDOTA, (ISBN 2-912770-10-6)
* Matière et mémoire (1896)
* Le Rire (1899)
* L’Évolution créatrice (1907)
* La philosophie française (La Revue de Paris, livraison du 15 mai 1915, p. 236-256)
* L’Énergie spirituelle (1919)
* Durée et simultanéité, à propos de la théorie dEinstein (1922)
* Les Deux sources de la morale et de la religion (1932)
* La pensée et le mouvant (1934)

Sur Bergson

* Georges Gurvitch, La philosophie sociale de Bergson, Revue de Métaphysique et de morale, année 1948.
* Charles Péguy, Note sur M.Bergson et la philosophie bergsonienne, t.2 des œuvres en prose, Pléiade.
* Jean-Pierre Séris, Bergson et la technique, in Bergson, naissance d’une philosophie
* Georges Sorel, De l’utilité du pragmatisme et Vues sur les problèmes de la philosophie
* Adriano Tilgher, Homo Faber
* Antonio Gramsci, Bergsonien, in Critique de la sociologie de Boukharine.
* M. Lefeuvre, La réhabilitation du temps. Bergson et les sciences d’aujourd’hui, ed. L’Harmattan – Paris – novembre 2005
* François Azouvi, La gloire de Bergson, Gallimard-essasis, 2007, (ISBN 2-07-077423-6)
* Jean Milhaud, A Bergson, la patrie reconnaissante ; texte précédé d’une lettre de André Maurois à Jean Milhaud ; postface de Jean Guitton. Impr. Nationale, Paris, 1967.
* Vanencia Garcia, Jaime, L’imagination chez Bergson, UCL, 1973
* Louis Lavelle, Henri Bergson in La philosophie française entre les deux guerres, Aubier, 1942.
* Joseph de Tonquédec, Philosophie bergsonienne, éditions Beauchesne, 1936.
* Gilles Deleuze, Le Bergsonisme, PUF, Quadrige, 1963
* Alexis Philonenko – “Bergson ou de la philosophie comme science rigoureuse” éd. du Cerf 1994.
* Philippe Soulez et Frédéric Worms, Bergson, Flammarion, 1997
* Albert Kahn, Henri Bergson. Correspondances. Commentées par Sophie Cœuré et Frédéric Worms. 155 p. Coédition : éditions Desmaret, Musée départemental Albert-Kahn, Jeanne Beausoleil et Xavier Truti. Paris, 2003.
* Jean-Luc Giribone : Le rire étrange. Bergson avec Sigmund Freud, Ed.: du Sandre, Coll.: Bibliothèque de philosophie contemporaine, 2008, (ISBN 2-914958-92-7)
* Kartarzina Maria Rodrigo Pereira. L’influence du hassidisme polonais – Via Henri Bergson – sur le renouveau spirituel de l’Europe au XXe siècle. “L’amitié Charles Péguy” no 126 avril-juin 2009.
* Camille Riquier, Archéologie de Bergson, PUF, Epiméthée, 2009

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