Albert Caraco

Albert Caraco, né à Constantinople le 10 juillet 1919, dans une famille séfarade installée en Turquie depuis quatre siècles, et mort en septembre 1971, est un écrivain et philosophe francophone. Caraco publia une œuvre volumineuse, souvent jugée comme noire, nihiliste et pessimiste, comparée parfois à celle de Cioran.

Après avoir vécu à Prague, Berlin, Vienne et Paris, sa famille (d’origine juive levantin) se réfugie en Amérique du Sud à la veille de la Seconde Guerre mondiale. Là il reçoit une éducation catholique. Sa famille prend la nationalité uruguayenne, nationalité que gardera Caraco jusqu’à la fin de sa vie. À son retour en France, une fois la guerre terminée, sa vision du monde en est profondément bouleversée. En 1963, la disparition de sa mère motive l’écriture de son ouvrage Post Mortem. En septembre 1971, il se pendit quelques heures après la mort de son père, conformément à l’esprit de son œuvre.

Caraco était un auteur prolifique mais ignoré du grand public, en raison peut-être de la noirceur de ses écrits, et de certains de ces propos propres à choquer. Un éditeur suisse, L’Âge d’Homme, entreprendra de publier l’ensemble de son œuvre. Il parlait couramment quatre langues (français, allemand, anglais et espagnol), et bien que ses écrits aient été rédigés en français, il n’est pas rare de trouver sous sa plume certaines phrases, des paragraphes, voire des pages entières, dans une autre langue.

Son œuvre

  • L’école des intransigeants, Nagel, Paris, 1952
  • Le désirable et le sublime, La Baconnière, Neuchâtel, 1953
  • Foi, valeur et besoin, E. de Boccard, Paris 1957
  • Apologie d’Israël. Tome 1 : Plaidoyer pour les indéfendables, Librairie Fischbacher, Paris, 1957
  • Apologie d’Israël. Tome 2 : La marche à travers les ruines, Librairie Fischbacher, Paris, 1957
  • Huit essais sur le mal, La Baconnière, Neuchâtel, 1965
  • L’art et les nations, La Baconnière, Neuchâtel, 1965
  • Le tombeau de l’histoire, La Baconnière, Neuchâtel, 1966
  • Le galant homme, La Baconnière, Neuchâtel, 1967
  • Les races et les classes, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1967
  • La luxure et la mort, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1968
  • Essai sur les limites de l’esprit humain, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1982
  • Inés de Castro, Les Martyrs de Cordoue, Bel-Air, Rio de Janeiro, 1941
  • Le Cycle de Jeanne d’Arc, suivi d’un choix de Poésies, Editorial Argentina Aristide Quillet, Buenos Aires, 1942
  • Le Mystère d’Eusèbe, Aristide Quillet, Buenos Aires, 1942
  • Contes, Retour de Xerxès, Aristide Quillet, Buenos Aires, 1943
  • Le livre des combats de l’âme, E. de Boccard, Paris, 1949
  • Les races et les classes, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1967
  • Post Mortem, L’Âge d’Homme, coll. « La Merveilleuse Collection », Lausanne, 1968
    • Réédition : Madame Mère est morte, Lettres Vives, Paris
  • L’ordre et le sexe, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1970
  • Obéissance ou servitude, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1974
  • Ma confession, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1975
  • Supplément à la Psychopathia Sexualis, L’Âge d’Homme, coll. « Le Bruit du Temps », Lausanne, 1983
  • Simples remarques sur la France, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1975
  • La France baroque, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1975
  • L’homme de lettres, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1976
  • Écrits sur la religion, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1984
  • Le semainier de l’agonie suivi de Post Mortem, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1985
  • Abécédaire de Martin-Bâton, L’Âge d’Homme, coll. « La Fronde », Lausanne, 1994
  • Semainier de l’incertitude, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1994
  • Bréviaire du chaos, L’Âge d’Homme, coll. « Amers », Lausanne, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4)
  • Semainier de l’an 1969 : du 10 mars au 27 juillet, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2001
  • Journal de l’Emmuré, L’Âge d’Homme, Lausanne, 2010

Extraits …

Bréviaire du chaos

Nous tendons à la mort, comme la flèche au but et nous ne le manquons jamais, la mort est notre unique certitude et nous savons toujours que nous allons mourir, n’importe quand et n’importe où, n’importe la manière. Car la vie éternelle est un non-sens, l’éternité n’est pas la vie, la mort est le repos à quoi nous aspirons, vie et mort sont liées, ceux qui demandent autre chose réclament l’impossible et n’obtiendront que la fumée, leur récompense.

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 7

Les villes, que nous habitons, sont les écoles de la mort, parce qu’elles sont inhumaines. Chacune est devenue le carrefour de la rumeur et du relent, chacune devenant un chaos d’édifices, où nous nous entassons par millions, en perdant nos raisons de vivre.

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 9

Mais à quoi bon prêcher ces milliards de somnambules, qui marchent au chaos d’un pas égal, sous la houlette de leurs séducteurs spirituels et sous le bâton de leurs maîtres ? Ils sont coupables, parce qu’ils sont innombrables, les masses de perdition doivent mourir, pour qu’une restauration de l’homme soit possible. Mon prochain n’est pas un insecte aveugle et sourd, mon prochain n’est pas un automate spermatique […]. Que nous importe le néant de ces esclaves ? Nul ne les sauve ni d’eux-mêmes ni de l’évidence, tout se dispose à les précipiter dans les ténèbres, ils furent engendrés au hasard des accouplements, puis naquirent à l’égal des briques sortant de leur moule et les voici formant des rangées parallèles et dont les tas s’élèvent jusqu’aux nues. Sont-ce des hommes ? Non. La masse de perdition ne se compose jamais d’hommes […].

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 60

Peu d’hommes survivront à la dernière catastrophe, où périra la masse de perdition, engendrée par le mal et dévouée au mal, dont elle est consubstantielle. L’humanité, demain, sera le reste précieux et qui se voudra toujours reste, alors la superstition du nombre s’éteindra jusqu’à la consommation des siècles et ce sera la leçon de l’Histoire que l’on retiendra de préférence à toutes : « ne croissez point et ne multipliez jamais, la source du malheur est la fécondité, craignez d’épuiser les ressources de la Terre et de souiller sa robe d’innocence, refusez le lot de l’insecte et souvenez-vous de ces êtres avortés, que le feu consuma par milliards, qui subsistaient au milieu de l’ordure et buvaient leurs déjections, à cinq ou six dans une chambre, en une légion de villes monstrueuses envahies par la rumeur et le relent, où pas un arbre ne poussait. Ce furent là vos pères, remémorez-vous leur abjection et ne vous inspirez de leur exemple, méprisez leur morale et rejetez leur foi, pareillement immondes, ils furent punis d’être restés des enfants et de chercher un Père dans le Ciel. Le Ciel est vide et vous serez des orphelins pour vivre et pour mourir en hommes libres. »

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 69

Un monde, qui fut, demeure païen, n’aurait pas violenté la nature, les Paganismes la jugeaient divine, ils adoraient en règle générale les arbres et les sources; au lieu du temps, que les religions prétendues révélées placent au centre de leurs dogmes, les Paganismes roulaient sur l’espace et, sauf exception, ils préféraient la mesure à la transcendance et l’harmonie à toute chose. Les religions, qui se disent révélées, ont établi sur nous le fanatisme et la chrétienne le poussant à bout, a divinisé la folie, glorifié l’incohérence et légitimé le désordre, au nom d’un plus grand bien.

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 97

Combien de temps pourrons-nous nous tromper encore ? Tous les délais expirent, le nombre des humains s’enfle comme une mer où les orages vont se déchaîner, le sol épuisé lasse nos efforts, l’eau manquera partout et l’air se raréfie déjà, les aliments ont toujours moins de consistance et les déchets encombrent l’œcumène, en empoisonnant toute chose. L’heure de vérité sera-t-elle aussi celle de notre agonie ?

  • Bréviaire du chaos, Albert Caraco, éd. L’Âge d’Homme, 1999 (ISBN 2-8251-0989-4), p. 116

SEMAINIER DE 1969 “Quant à l’amour”. Traduit de l’espagnol par Philippe Billé

“Quant à l’amour, il m’est resté extérieur et comme j’ai le tête froide, je ne me suis entiché de personne. Je m’épris à demi, quand j’avais onze ans, d’un Argentin plus petit que moi et assez efféminé, qui m’accompagnait au collège et n’était certes plus innocent, je cherchais ses regards et j’ai même porté, si je me souviens bien, son cartable, chose assurément singulière de la part d’un égoïste en mon genre. Puis à l’age de douze ans, je me liai de quelque amitié avec certain petit Roumain, un enfant gâté qui portait des dentelles, ce qui faisait rire alentour, mais son antisémitisme me refroidit et quant il m’eut déclaré que mon nez ne lui plaisait pas, je m’éloignai de lui et cessai de la saluer. Quant j’eus treize ans, un garçon très catholique, qui était toujours avec les curés, un Français, me sauta au cou à brûle-pourpoint, me couvrant de baisers et de pleurs, ce qui m’étonna fort, car je ne comprenais pas encore les finesses. Lui-même avant m’avait avoué qu’il aimait contempler le trou de son cul dans un miroir, en mettant sa petite tête entre ses cuisses. Mes amitiés dès lors devinrent de plus en plus tièdes et cela fait trente ans que je ne vois personne de près, les femmes je n’y pense même pas. Il est certain que ma mère, sous couvert de sauver mon innocence, fit naître en moi l’effroi, et que veillant sur mes mains et souvent en pleine nuit, elle m’ôta bien des envies. La pauvre femme me farcissait la tête d’avertissements tragiques et de sornettes extravagantes quant au danger de se toucher ou d’approcher les filles. Telles sont les mères, qui font les hommes puis les perdent. On dit à ce propos que les fils aboutissent au néant, quant ils ne tournent pas le dos à leur mère, et que l’on pourrait ajouter que là où commandent les morts, les vivants n’osent rêver qu’ils vivent, et meurent d’envie de ce rêve. Mon opinion sur la question est que les fils se croient innocents s’ils ne sont pas hommes et se vengent bientôt des hommes, une fois devenus prêtres ou moraliste. C’est mon cas, sans l’ombre d’un doute, je suis moraliste et je me sens prêtre, j’aimerais me faire inquisiteur pour apaiser mes rages et atténuer mes tourments.”

« Madame Mère est morte, je l’avais oubliée depuis assez de temps, sa fin la restitue à ma mémoire, ne fût-ce que pour quelques heures, méditons là-dessus, avant qu’elle retombe dans les oubliettes. Je me demande si je l’aime et je suis forcé de répondre : Non, je lui reproche de m’avoir châtré, c’est vraiment peu de chose, mais enfin… elle m’a légué son tempérament et c’est plus grave, car elle souffrait d’alcalose et d’allergies, j’en souffre encore bien plus qu’elle et mes infirmités ne se dénombrent pas et puis… et puis elle m’a mis au monde et je fais profession de haïr le monde. »

Post Mortem, Lausanne, L’Age d’Homme, 1968.

« La menstruation, la grossesse et l’accouchement, et la lactation, nous ne pouvons glorifier de telles servitudes, elles sont dégoûtantes et nombre d’hommes en frémissent, bien qu’ils n’étalent l’horreur qu’ils éprouvent, de peur de passer pour des monstres. Les hommes amoureux affectent de les oublier, les autres gardent le silence, c’est un sujet que l’on élude et qui nous peine tous, les Musulmans assurent que les femmes n’en seront plus affligées quand elles seront avec nous au Paradis, c’est désespérer de la guérisons, les Juifs remercient Dieu chaque matin de les avoir faits mâles. »

« Les femmes sont nos ennemies, les mères ne font pas exception à cette règle désolante, les mères servent à nous affranchir des femmes, les oeuvres à nous libérer des mères, les oeuvres sont les filles de l’Esprit, mes oeuvres sortent comme Pallas de nos têtes. Nous devons du respect aux femmes, nous leur devons infiniment de politesse, ceux qui les blâment tombent sous leur coupe et ceux qui les déchirent ne manquent de se traîner à leurs pieds : nous les honorerons pour mieux les éviter, nous les encenserons pour mieux les repousser et les diviniserons pour mieux les écraser sous leur symbole. »

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Semainier de l’incertitude

Bréviaire du chaos

Apologie d’Israël

Journal d’une année: Octobre 1957 – Octobre 1958

Abécédaire de Martin-bâton

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